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Le Collectif des Fédérations Nationales des Arts et Traditions Populaires


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Us et Costumes N°22

LA DISPARITION DES SORCIERS

Pour accomplir tous ces prodiges, les sorciers s’aident volontiers des puissances infernales Beaucoup, et des plus célèbres n’hésitaient pas à s'attacher le Diable lui-même à leur service grâce à la signature un pacte le docteur Faust est un bel exemple d'alliance satanique, encore que Méphistophélès ne l'aidait pas à faire le mal mais lui donnait seulement la jeunesse et la richesse dont il avait besoin pour connaître les secrets de la Nature. A cause d’une loi dictée par l’Eternel à Moïse sur le Sinaï "Tu ne laisseras point vivre la magicienne " (Exode XXII/18), pendant des siècles les bûchers de l'Inquisition ne cessèrent de brûler pour l'extinction de la race maudite des sorciers, des sorcières, mages et autres suppôts de l'enfer, mais ils n'y parvinrent qu'imparfaitement, principalement parce que les prétendus coupables n'étaient la plupart du temps que de pauvres innocents.

 

Au cours de recherches dans les Vosges saônoises, on me parla peu et à mots couverts des sorciers qui sévirent autrefois dans notre région. A chaque aventure diabolique qui m'était contée, le narrateur s'entourait de multiples précautions oratoires et insistait toujours sur le fait que ce n'était là que boniments de vieilles femmes et superstitions d'un autre âge, qu'il était bien improbable que tout cela eut existé ou il y a fort longtemps. « Des maud'jous » dans le pays il n'y en a plus aujourd'hui. Las moi !  Doux jésus, on le saurait ! « Ben voyons ».

 

Certes, il y a bien encore quelques lecteurs de grimoires interdits ou mauvais livres, des barreurs qui, d'une prière savante et secrète soignent des maladies souvent avec succès d'ailleurs, des sourciers à la baguette de coudrier et autres penduleurs, des jeteurs de sorts dont même les enfants s'amusent, bref des continuateurs de la magique tradition mais parfaitement inoffensifs. Mais les vrais sorciers, les adeptes du sabbat, ceux qui d'une formule font apparaître Satan et ceux qui s'en servent, ceux qui prédisent l'avenir et ceux qui font pleuvoir, ceux qui, pour mieux perpétrer leurs forfaits prennent l'apparence d'un animal, enfin tous ceux qui ont échappé aux bourreaux de l'Inquisition, où sont-ils ? Ils ont peut-être disparu de nos terres commises comme l'attesterait l'histoire ci-après issue des Traditions populaires de Franche-Comté.

 

Un habile sorcier moisissait dans un cachot d'une sinistre prison de Besançon où la Sainte Inquisition l'avait fait enfermer, suite à une dénonciation. En effet, le drôle se vantait de prévoir l'avenir, de guérir toutes les maladies, même les plus rebelles, de faire pleuvoir, de trouver des trésors, de faire jaillir l'eau des endroits les plus arides, de tout savoir des secrets de la nature et de ses voisins et autres fariboles d'essence sulfureuse et diabolique. Dénoncé par un jaloux et aussitôt capturé par les moines, il fut déclaré coupable par les juges ecclésiastiques lors d'un procès en sorcellerie. Depuis sa comparution au tribunal, le magicien attendait paisiblement sur la paille humide l'heure de monter au bûcher.

 

Le jour du supplice, un membre du tribunal vint lui lire la sentence comme l'exigeait la coutume. Le prisonnier se reconnut coupable de tous les crimes dont on l'accusait, montra un repentir sincère et demanda à faire pénitence. L'Inquisition, étonnée mais satisfaite de cette prise de conscience d'un accusé s'empressa d'accéder aux désirs de l'homme. Les bons moines étaient même si heureux qu'ils se demandaient s'ils n'allaient pas ordonner au bourreau d'étrangler le prisonnier avant de le jeter dans le brasier, ceci afin qu'il souffre moins. Belle charité, n'est-ce pas ?

Dans sa cellule, tout contrit de repentir, le condamné laissant un instant ses prières demanda à ses geôliers un gros morceau de charbon de bois. La requête étonna beaucoup mais elle était facile à satisfaire et on lui fournit de bonne grâce un morceau de charbon de bois de belle taille. Dès qu’il fut en possession de ce crayon improvisé, le sorcier se mit dessiner sur les murs de son cachot. Il mit beaucoup de soins à son œuvre, recherchant le détail, améliorant sans cesse le trait. Et sous les yeux admiratifs des membres du tribunal présents, un cheval apparu sur le mur. Admirablement fait, il était criant de vérité, on aurait juré un animal vivant. Les moines félicitèrent chaudement l'artiste et intéressés, lui demandèrent quelle était la signification cachée de ce magnifique dessin.

 

Vous allez voir, messeigneurs et sous les yeux éberlués et incrédules des tonsurés, le cheval se détacha de la muraille, d'un bond le sorcier l'enfourcha et tous deux, coursier, et cavalier disparurent.

 

C'est, je crois, pour cette raison qu'il est maintenant presque impossible de rencontrer un vrai sorcier dans nos pays de bords de Saône.

 

Ont-ils bien disparu ces sorciers ?

Oui, ils ont bien disparu nos sorciers d’antan... comme les neiges. On n'en avait plus besoin. Si autrefois le sorcier était l'intermédiaire entre le commun mortel et le diable, il n'est plus nécessaire aujourd'hui, personne ne croyant plus à l'Enfer, ni à ses princes. Et pourtant...

Au début de ce siècle, ou peut-être à la fin de l'autre, Cent-Sous, paisible hameau des Vosges comtoises, parsème ses quelques maisons dans la neige de décembre. C'est le soir, le vent souffle de l'Est et courbe les sapins en poussant de lugubres hurlements. C'est l'heure de la veillée, et dans l'une des maisons, les fermiers des alentours se retrouvent. Les femmes, frileusement serrées autour du poêle filent la laine en se contant les derniers ragots plus ou moins graveleux du village. Dans la chambre voisine, les hommes jouent aux cartes. Certains sont dans le jeu, les autres regardent et commentent les actions du jeu en cassant quelques noix. La bouteille de vieille prune circule et agrémente d'une douce chaleur les parties. Soirée d'autrefois, calme et paisible.

 

Un des spectateurs s'avise d'un livre interdit ou grimoire posé à la vue de tous sur une étagère. Les grimoires, recueils de recettes magiques et sataniques parfois assez peu ragoûtantes étaient interdits par la religion catholique, surtout que, d'après de vieilles croyances, pour qu'ils soient efficaces, il fallait qu'ils soient bénis par un prêtre à l'une des messes de Noël. Des prêtres en avaient ainsi trouvés, dissimulés sous les linges de l'autel.

 

Vous conservez ce livre malgré les interdits ? interroge l’un,

Bah ! Ce ne sont là que de vieilles superstitions, rétorque le propriétaire de la maison et du livre.

Pourtant...

Ces recettes magiques n'impressionnent plus que les grands-mères

Et encore, les superstitieuses seulement, ricane un esprit tort.

Fadaises

Mais certaines de ces indications sont sûrement vraies ?

Je n'y crois pas

Moi non plus ! Etc., etc... et la conversation s'anime sur le sujet. Les uns sont pour, les autres sont contre forcément. On rit gaiement de toutes ces vieilles croyances. Comment pourrait-on encore croire à toutes ces choses qui effrayaient les anciens ?

Parmi eux se trouve un « barreur » un guérisseur, un « maucomme » on disait en patois. Il fut bientôt pris à partie

Eh ! Toi ! Le « Maudjou », fais venir le Diable

Oui ! Oui ! renchérit la société, fais-nous le voir toi qui es si malin.

 

Le vieux paysan hésite. C'est vrai, il sait soigner les dartres des pis des vaches, c'est vrai, qu'il connaît les secrets des simples, c'est vrai qu'il sait beaucoup de choses que les autres ignorent. Mais faire venir le diable est une autre histoire. Pourtant, pressé par tous, il accepte de procéder, tel qu'il l'a lu dans un vieux manuscrit, au rituel magique pour donner satisfaction à son entourage hilare et ricanant, dans le but de leur donner une leçon et leur rabattre le caquet... C'est samedi, jour propice à la venue du Malin. Il trace alors un cercle sur le sol, pénètre dedans, s'empare du grimoire, cherche la formule du jour, et commence à lire. Tout le monde écoute, narquois, se poussant du coude, riant sous cape. Les mots magiques tombent lentement de la bouche du lecteur. Puis on devient attentif, on guette les bruits du dehors, les grincements du dedans. Le vent ne cesse pas et ses plaintes deviennent de plus en plus lugubres. La formule s'égrène lentement dans un silence oppressant où les ricanements et les rires ont cessé. Il semble que l'on respire mal, l'atmosphère s'alourdit, on n'ose plus bouger et c'est l'orage, les éclairs, les flammes des chandelles qui vacillent, les ombres qui s'allongent et au milieu de tous sans qu'ils en aient pris garde, Satan, Prince des Ténèbres, cornu, fourchu, tordu, ricanant, bavant, l’œil étincelant, le cheveu ébouriffé, puant le soufre. L'assistance est pétrifiée, paralysée. Le diable, ignorant tous les hommes présents là, apeurés, claquant des dents, s'adresse directement au sorcier.

 

   Que me veux-tu ? Pourquoi m'as-tu fait venir ? Dis vite ?

 

Le barreur sait qu'il doit rapidement donner un travail quelconque à son infernal invité sinon il aura le cou tordu -disait le manuscrit -. Il entrevoit plusieurs seilles de navettes dans un coin de la chambre. Il les donne au diable et ordonne brutalement.

 

   Compte-les !

 

Alors Satan compte les navettes. Il compte même vite, très vite. Ses longs doigts aux ongles longs et sales voltigent au milieu des navettes et déjà la première seille est bien entamée.

Le vieux barreur sait comment faire repartir son hôte infernal. Le grimoire dit qu'il suffit de lui remettre une vieille savate, un cheveu ou une paille pour qu'il s'en retourne paisiblement aux Enfers. Mais est-ce bien sûr ? Alors, prudent, l'habile magicien envoie quérir le curé de Beulotte. Il fallut une bonne paire d'heures pour voir apparaître le curé.

 

Le temps presse car le diable va terminer le dernier récipient. Le curé accepte de lire les prières aptes à renvoyer Satan dans ses foyers - Si j'ose dire  mais en échange, il brûlera le livre maudit. On opine et l'exorciste lit le rituel prévu et le diable disparaît aussi soudainement qu'il était apparu. De son passage il ne reste qu'une vague odeur de soufre. Mais les tonneaux de bois remplis de navettes ont regagné leurs coins. Les femmes, dans la pièce à côté, n'ont rien vu, rien entendu. Tous les hommes sont persuadés d'avoir rêvé, pourtant le curé est bien venu et le grimoire finit de se consumer dans la cheminée.

Mystères. La partie reprit là où on l'avait laissée, avec autant d'ardeur.

De nos jours, à Cent-Sous, on ne croit plus au diable, ni encore moins dans les villes. Certes... on n'imagine pas voir surgir le Malin des Enfers, à midi, dans la rue animée... mais le soir, à minuit... tout au fond de la ruelle de son lit ? Hum !

D’après L’Almanach du Franc-Comtois

 

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